Son et rapport son/image dans le cinéma expérimental, première partie : l'exemple de Laudomia, ou la génèse d'une bande-son globale et pensée comme unité sonore, au service d'une unité dans le rapport son/image

2015-11-18 22:14:04

Son et rapport son/image dans le cinéma expérimental, première partie : l'exemple de Laudomia, ou la génèse d'une bande-son globale et pensée comme unité sonore, au service d'une unité dans le rapport son/image :

    La bande-son de Laudomia a été conçue comme un tout présentant différents points de vue. J'ai reçu le montage vidéo contenant les éléments sonores issus des prises de vue, du tournage, c'est à dire les sons d'ambiance, les bruitages. J'ai moi même rajouté d'autres élément de bruitage et d'ambiance, j'ai retravaillé, prolongées, extrapolées, décalé, transformé tout ces sons (méthode "concrète", "acousmatique") qui se sont mélangé à des éléments plus "musicaux" (méthode plus "classique" de la musique de film). Les frontières entres ces différentes sources sonores finissent par disparaître, elles deviennent invisibles, incertaines, à l'image des frontières subtiles, parfois imperceptibles entre la ville des vivants et la ville des morts. Il s'agit d'un travail de flouttage conscient entre ces différents types de sources sonores qui constituent alors ce qu'on peut vraiment appeler une bande-son. Celle-ci est alors pensée comme une piste son globale qui comprend tout les éléments sonores et qui est gérée sous une même intention.
    Ce point de vue sur la bande-son permet de créer une cohérence directe avec le propos, la narration du film, les images. Images et sons deviennent totalement indissociables. Musiques et bruitages ne sont qu'une même chose. C'est le cinéma expérimental qui permet cette approche. Il n’y a pas de rajout de musique au sens habituel : la bande son est une musique entière, elle participe à « l’intrigue ». La musique n'est pas ilustrative, elle prend en charge toute la narration du film sur le plan sonore. On peut parler de composition élargie dans le domaine de la musique de film.
    La vidéo, comme la musique, est un art du temps. Et comme la musique acousmatique/concrète, c'est un art de support : les éléments (sons, images) sont fixés, il s'agit d'un montage, avec tout ce que cela comporte en terme de gestion des durée, du rythme. C'est un art qui se travaille en studio et qui est projeté en salle.
    C'est très important pour moi de travailler de cette manière : un film est une pièce audiovisuelle. Le son et l'image se correspondent, il peut y avoir entre le son et l'image des renvois, des contradictions, des complémentarités, des décalages, des échanges, des anticipations, des élipses, des rappels, etc. Par exemple dans Laudomia il y'a un passage avec les immeubles déserts (qui sont en fait des caveaux, des cimetières), avec un son de "brouhaha" de rue, alors qu'on a déjà vu la rue précédemment. Un autre passage présente des enfants qui jouent, on entend les enfants puis le son bascule brutalement sur un bruit blanc sourd pendant que les enfants continuent de jouer : il se produit ainsi un décalage et une forme de nouvelle complémentarité entre ce qui est vu et ce qui est entendu, et plus encore avec ce qui a été vue/entendue. Certains éléments indispensables à la cohérence du tout peuvent n’apparaître que sur la bande son, plus que jamais celle-ci nous fait voir ce qu’il n’y a pas à l’image, et l’image nous montre des sons que l’on n’entend pas forcément, ou déformés, ou décalés dans le temps (anticipation, ou « souvenirs » plus ou moins lointain). Les images peuvent nous faire voir des sons, sans qu’il y ait figuration ou simple représentation. Il y a complémentarité des supports, par exemple, lorsque la signification des images devient trop délicate, la cohérence peut être relayée dans la bande son et inversement.
    Cette approche permet de créer un flux continu au niveau du son et de son rapport à l'image. Les éléments s'entremêlent et le passage d'une séquence à une autre peut se faire de manière subtile voire imperceptible. Dario Apostoli parle précisément de "flux continu" pour parler de la différence entre la vie et de la mort, du monde des vivant et du monde des morts, on peut évoquer la notion d'impermanence des choses, thème de l'exposition qui a présenté Laudomia en public pour la première fois en Italies près de Modena en novembre 2012.

 

s